Bllok©

Le jeune Fatos n’était pas de ceux qui se découragent facilement. Il avait “emprunté” le bllok de maître Beshkim à la recherche de contenus compromettants. C’était un premier pas vers sa revanche contre le châtiment injuste qu’il avait subi. Mais il ne trouva rien de d’autre que des histoires, une série ininterrompue d’histoires qu’il n’avait jamais entendues, pas même lorsqu’il espionnait son oncle et sa tante derrière le rideau qui séparait son lit du leur.

Extrait de Tregimet e fshatit tim, Xhoni Lushnja, 1989.

bllok large and small

Ce que le jeune Fatos avait alors en entre les mains était un carnet de notes. La plupart des Albanais en ont toujours un sur eux.

Coincée entre la Grèce, l’ex-république de Yougoslavie et l’Adriatique, l’Albanie est le pays des mythes et des rhapsodies. De 1949 à 1990 il a été dirigé par le régime collectiviste autoritaire d’Enver Hodja.

Pendant les années du régime les carnets – bllok en albanais – étaient rares et chacun s’en improvisait un.

Les pages encore vierges des cahiers d’écoliers étaient reliées entre elles manuellement. Les couvertures étaient le plus souvent produites à partir des papiers communément utilisés pour l’emballage, à savoir des feuilles de journaux ou des épreuves d’impression de magazines et de textes de propagandes du régime.

Chaque Albanais avait son “bllok” et l’utilisait comme carnet d’adresse ou agenda. Certains, comme maître Beshkim, les remplissaient plus volontiers de proverbes ou d’histoires.

Pendant les longues soirées d’hiver et les fréquentes pannes d’électricité, le raki aidant, de nombreuses légendes circulent sur le bllok. On raconte ainsi qu’il serait la source d’inspiration du petit livre rouge de Mao. Certains blloks ont connu des destins héroïques, traversant, au terme de péripéties rocambolesques, les frontières de ce pays aussi mystérieux qu’isolé, avant de devenir des succès éditoriaux en Europe de l’Est. C’est le cas notamment du poète Besnik Shehu ou du romancier Endri Arapi. D’autres attendent encore un lecteur comme des messages dans des bouteilles jetées à la mer.

Après la chute du régime les blloks ont été précieusement conservés par leurs propriétaires comme symboles de leur intimité, souvenir d’une époque où toute chose privée était perçue comme un signe d’individualisme, un crime dans une société collectiviste.

Plus récemment, l’utilisation d’un bllok par Edi Rama, le maire de la capitale, pour réaliser un croquis d’une des façades nouvellement colorées de Tirana, n’est pas passée inaperçue.

Nous avons découvert l’existence des blloks lors ce que Ylliet Aliçka, auteur de « Slogans de Pierres », nous a montré sa petite collection personnelle qu’il conserve dans son cabinet de l’Ambassade d’Albanie à Paris.

C’est ainsi que lors de l’un de nos voyages en Albanie, nous sommes tombés sur des planches d’impression de couvertures de vieux magazines de propagande dans le petit atelier d’un imprimeur du nord du pays. Il nous était impossible de résister à la tentation de faire revivre ce symbole du génie balkanique et de la quête des Albanais du plaisir simple d’être libre.

Po Paris © 2010

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